Thursday, 03 April 2014 11:48

Dr Morissanda Kouyate, Executive Director, The Inter-African Committee (IAC)

Dr. Morissanda KouyateDr Morissanda Kouyaté, Executive Director, The Inter-African Committee on Traditional Practices (IAC) has answered our questions about traditional and harmful practices in Africa. He speaks about his background and the establishment of the Inter-African Committee. He explains the process that led to the adoption of the UN Resolution against Female Genital Practices, a huge achievement for the Committee.

Bonjour Dr Morissanda Kouyaté, vous êtes le Directeur exécutif du Comité Inter-Africain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants (CI-AF). Je vous remercie d’avoir accepté notre interview, malgré votre emploi du temps très chargé.

D’abord, je voudrais vous remercier de vous être intéressé à cette lutte parce que, au-delà du professionnalisme, c’est le cœur qui doit parler et présider à cet engagement. Quand le cœur n’y est pas, on peut avoir de l’enthousiasme, mais on laisse tomber à la première difficulté. Je voudrais rappeler aussi qu’ACPF est une organisation qui a collaboré et qui collabore encore étroitement avec le Comité Inter-Africain, puisque nous avons les mêmes objectifs.

1. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à des pratiques traditionnelles qui affectent principalement les femmes, et à vouloir les combattre ? Est-ce dû à votre formation de médecin ? Les hommes considèrent souvent ces questions comme étant typiquement féminines et ne les regardant pas.

C’est en 1982, en tant que directeur de l’hôpital de Tougué, en Guinée, que j’ai été confronté aux Mutilations génitales féminines (MGF) pour la première fois. J’ai reçu deux jumelles qui avaient été excisées et qui sont arrivées saignant abondamment, on a tout essayé et malheureusement elles sont décédées, à l’âge de 8-9 ans. Ce fait m’a beaucoup frappé. J’étais bouleversé par la perte de deux jumelles à la fois, mais je n’étais pas choqué que la cause des décès soit l’excision parce qu’à ce moment-là je ne me posais pas la question de l’excision et de savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Je me suis attaqué à la méthodologie, à la méthode de la pratique, en disant « comment l’exciseuse a-t-elle pu commettre une telle bévue, au point de tuer deux jumelles ? »

J’ai donc rédigé un article, en tant que médecin, dans lequel j’ai détaillé ce qui s’était passé et ce qui m’avait choqué. C’est à partir de cet article que j’ai été repéré. J’ai été invité par l’OMS [Organisation mondiale de la santé] à Genève pour parler de ce problème. L’OMS avait organisé une réunion à Khartoum en 1979 mais s’était trouvée confrontée à une résistance forte, donc l’idée à Genève était de voir comment revenir à la charge sous d’autres formes. Il existait à l’époque une association de femmes qui cherchaient avec l’OMS à trouver une voie pour combattre cette pratique. L’idée trouvée en 1983 a été d’organiser une conférence à Dakar, au Sénégal. Cette conférence s’est tenue et les gens s’inspiraient des articles que j’avais écrits mais s’étonnaient que je ne condamne pas la pratique elle-même. Je ne savais même pas que c’était mauvais. Le paradigme qui s’est imposé, c’est que les Africains recevaient cela très mal, ils pensaient que c’était une agression, une intrusion dans leur quotidien, dans leurs traditions, dans leur culture. Les intellectuels recevaient cela très mal, parlaient de « deuxième colonisation ». Le but de la Conférence de Dakar était de rechercher, dans ce magma de résistance, le

noyau dur. Et le noyau dur, c’était qu’il y avait une pratique traditionnelle, qui était la circoncision féminine, qui était scientifiquement, médicalement, sur le plan de la santé, néfaste.

 

2. Comment est née l’idée du Comité Inter-Africain sur les pratiques traditionnelles affectant les femmes et les enfants (CI-AF) ? Où en est cette structure aujourd’hui ?

Lors de la Conférence, on a décidé de créer un Comité Inter-Africain, parce qu’il fallait montrer que c’étaient les Africains eux-mêmes qui avaient pris l’initiative de la lutte. Nous, les premiers, qui nous sommes lancés dans cette lutte, avons été taxés de corrompus par l’Occident, d’acculturés, etc. Ce sont des Africains qui ont décidé de prendre le taureau par les cornes et de dire que c’était une pratique néfaste. Mais le thème des « mutilations génitales » n’existait pas, on disait « circoncision féminine », et c’était tabou.

Il fallait mettre cela dans un halo, pour faire passer le message, et au lieu de prendre la circoncision féminine seule comme cheval de bataille, nous avons décidé de nous attaquer aux pratiques traditionnelles néfastes, qui comprennent les MGF, le mariage précoce, les tabous nutritionnels, les tatouages, la « sorcellerie », etc. Et nous avons créé un Comité contre les pratiques traditionnelles néfastes. Face à la résistance, nous nous sommes dit : « Ne nous arrêtons pas là, il faut aussi promouvoir les pratiques utiles ». Voilà comment je suis entré dans la lutte. Après la conférence de Dakar, il a été demandé à chacun de créer un comité national dans son pays. Avec quelques amis, nous avons créé une branche en Guinée. C’est à partir de ce Comité guinéen que j’ai commencé à m’intéresser vraiment au problème, à écrire sur le sujet, et nous avons progressé jusqu’à aujourd’hui.

Aujourd’hui, le Comité Inter-Africain compte 29 pays, c’est-à-dire tous les pays africains où existe la pratique des MGF. Mais avec la mondialisation, le monde est ouvert aujourd’hui, les populations migrent, c’est devenu « un village » comme on le dit, même si c’est difficile d’obtenir des visas… les gens partent et emmènent leurs traditions dans leurs valises. Ainsi, les communautés africaines immigrées dans d’autres pays (Europe, Etats-Unis, etc.) continuent d’observer leurs traditions, y compris les mutilations génitales féminines. Auparavant, lorsque les parents voulaient procéder à l’excision, ils faisaient venir une exciseuse du Mali ou de la Guinée, ou de la Gambie, pour faire l’excision en France ou au Royaume-Uni, puis elle s’en retournait. Ou alors on envoyait les enfants dans le pays d’origine, on les soumettait à l’excision puis on les faisait revenir, et souvent même les enfants ne revenaient pas car elles étaient excisées puis mariées. Donc il fallait suivre les communautés immigrées là où elles étaient. Ainsi, en plus des Comités nationaux (en Afrique), nous avons créé aussi les « affiliés », sur tous les continents. Aujourd’hui, il existe 17 pays affiliés au Comité Inter-Africain, notamment en Europe, au Japon, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande.

 

3. L’exploit du CI-AF, c’est d’avoir participé à faire voter une résolution à l’unanimité par l’Assemblée générale de l’ONU contre les Mutilations génitales féminines (MGF). Qu’est-ce que cela implique, pour les jeunes filles du monde entier ?

Pourquoi une résolution de l’ONU sur ce sujet ? Nous avons d’abord pensé que la lutte contre les MGF  reposait sur quatre piliers :

-          Le premier pilier, c’est qu’il faut que les communautés soient convaincues et sachent que la pratique des MGF est mauvaise ;

-          Ensuite il faut que ces communautés s’adjoignent au niveau national, que les pays, en tant que nation, se prononcent contre les MGF ;

-          Le troisième pilier, c’est qu’il faut que l’Afrique, en tant qu’entité politique et sociale, se lève pour dire non, puisque 98% de la pratique a lieu en Afrique ; or le Comité Inter-Africain a un statut d’observateur auprès de la CEA [Commission économique des Nations unies pour l’Afrique] ainsi qu’auprès de l’Union africaine, donc nous avons impliqué la région, les chefs d’Etat africains, etc. Nous avons fait beaucoup de choses à ce niveau, nous avons été à l’initiative du Protocole additionnel à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples sur les droits des femmes. Dans le Protocole de Maputo, l’article 5 dit clairement que ‘les MGF sont néfastes’ et que l’on doit se démarquer de cela. Nous avons aussi mobilisé beaucoup de Premières Dames, surtout Mme Chantal Compaoré, du Burkina Faso, qui est notre Ambassadrice de bonne volonté, on a fait faire une déclaration par les chefs d’Etat contre les MGF, tout cela au niveau régional.

-          Puis on a pensé à avoir une voix mondiale disant ‘Non aux MGF’. Pourquoi ? Il est vrai que c’est une pratique traditionnelle néfaste africaine, mais c’est une violation des droits des filles et des femmes. Or, qui dit violation des droits, dit attaque envers le monde entier parce que partout où il y a une parcelle des droits humains qui est violée, c’est le monde entier qui doit venir. Or les MGF sont une violation flagrante. Donc les Nations unies, la communauté internationale, doivent dire non aux MGF et les interdire.

Ca n’a pas été facile parce qu’il y avait d’autres priorités. Pour les convaincre de mettre les MGF à l’ordre du jour de l’Assemblée générale, j’ai répété la même chose que j’avais dit aux ambassadeurs en Afrique : « Tout ce que vous faites en Afrique, le développement socio-économique, les routes, les ponts, c’est pour qui ? C’est pour les populations ! 51% de ces populations sont des femmes ! Croyez-vous que les femmes ont besoin de ces routes et de l’électricité, quand elles sont mutilées et qu’elles gardent des séquelles de ces MGF ? Non. Elles ont d’abord besoin de leur intégrité. Les bénéficiaires de ce développement doivent d’abord être bien dans leur peau et dans leurs droits. » Voilà ce que nous avons dit à la communauté internationale. La question qui s’est posée, c’est « comment dire ‘Non’ ensemble ? » et les diplomates de l’ONU nous ont invités à convaincre l’Union africaine de proposer cela comme un des sujets à faire voter à l’Assemblée générale de l’ONU. Nous sommes donc revenus au point de départ, nous avons demandé aux chefs d’Etat lors du Sommet de Malabo en 2011 de faire une proposition claire et nette en demandant aux Nations unies de voter cette résolution. Et ils l’ont fait.

Nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2010, et des pays comme le Kirghizstan, l’Iran, les Comores, la Suède, l’Italie et beaucoup d’autres pays insoupçonnés ont témoigné de leur intérêt pour cette lutte et finalement j’ai rédigé un article à ce sujet sur le processus ayant mené à la résolution.

Donc le 20 décembre 2012, l’Assemblée générale des Nations unies a voté cette résolution interdisant les MGF à l’unanimité. En Afrique, seuls 19 pays ont adopté une loi interdisant les MGF, mais les pays qui autrefois se cachaient derrière le fait que leur population était ‘hargneuse’ ou d’autres excuses, ne peuvent plus ignorer le fait qu’ils ont voté la résolution à l’Assemblée générale contre les MGF. Tous les pays doivent donc appliquer la résolution. Cela a aidé beaucoup de pays et de leaders ‘non responsables’ qui peuvent maintenant dire à leur population « ce n’est pas moi, ce sont les Nations unies qui nous demandent de le faire ». Donc cet instrument sert tout le monde : les activistes que nous sommes, car nous pouvons l’utiliser ; les législateurs, qui peuvent se servir de ce vote pour faire adopter des lois au niveau national ; et bien sûr les victimes, qui peuvent se prévaloir de la protection de cet instrument.

Mais au-delà de tout cela, l’impact réel de la résolution, c’est de dire que « le monde entier est contre ». Je suis très satisfait lorsque je vois que la lutte que nous avons commencée, presque dans la clandestinité, fait maintenant l’objet d’un accord unanime. Nous avons donc plus de temps, de rigueur et d’arguments pour continuer la lutte.

 

4. Vous vous battez en particulier contre la vision ‘culturelle’ des MGF. Vous clamez que votre culture, et celle des Africains, n’est pas celle des mutilations. Comment ce message est-il reçu par les populations ? Et par les dirigeants ?

En effet, certaines notions sont tellement vagues et galvaudées qu’elles sont devenues des notions fourre-tout. La culture fait partie de ces notions. Lorsqu’on veut défendre quoi que ce soit, on fait appel à « la culture », « c’est notre culture ! » Lorsqu’on demande « qu’est-ce que la culture ? », les gens ne savent pas répondre.

La culture, c’est l’ensemble des expériences vécues, apprises et adoptées pour améliorer la société, la culture est éminemment positive. Là-dedans, il y a des choses qu’on a extirpées car elles n’appartenaient pas à la culture : on faisait des sacrifices humains dans certaines sociétés, mais on a compris que tuer quelqu’un, ce n’est pas la culture, c’est un crime. Donc on l’a extirpé.

Les MGF font partie de ce groupe-là. La culture, c’est tout ce qui est positif. Dans la culture africaine, le vieillard est sacré, on le protège, on l’écoute, on lui obéit, on ne le contredit pas ; l’enfant, né dans un village, n’est pas l’enfant de ses parents, c’est l’enfant de tout le monde : s’il a des problèmes, on le corrige (on ne le bat pas !), on le conseille, on l’aide, on le soutient. C’est cela, la culture africaine. Si les villages se battent les uns contre les autres, on vient, avec la sagesse africaine, et on explique pourquoi ce n’est pas bien. Ces choses positives, l’ensemble de ces choses positives, c’est ce que l’on appelle « la culture ».

A côté de cela, il y a des traditions, des choses que l’on fait, machinalement, par habitude, et à propos desquelles on ne se pose aucune question : « est-ce bien ou mal ? », mais on le fait parce que « ma mère l’a fait, mon grand-père l’a fait, etc. » Pourquoi ? « Parce qu’ils l’ont fait ». C’est stupide ! Ce qu’il faut dire, c’est « Est-ce que ce qu’ils ont fait était bien, est-ce que ça tient toujours ? » Mais personne ne se pose la question.

Le problème a été compliqué par les déboires des immigrés en Europe et aux Etats-Unis. Les gens prenaient tout ce qu’il y avait chez eux en l’état. Dès qu’il y avait une petite critique de la société, qui veut les intégrer, les assimiler, c’est non. Mais vous avez quitté votre pays, la Côte d’Ivoire, ou autre, et vous arrivez en France, ou ailleurs, avec des attitudes qui ne sont pas bonnes. Les Français, les Anglais, ou autres, ont le droit de dire, alors, « ce n’est pas bon ». C’est ce rouage-là qui fait que l’intégration se met en marche. Donc ça n’a rien de culturel. Et, depuis que je le dis, personne ne me contredit, personne ne le conteste, parce que c’est vrai, c’est une vérité crue.

Donc, sur la culture, on est d’accord. Traditions néfastes, comme les MGF, le mariage précoce, etc., on est contre. Les dirigeants d’Afrique et de l’UA sont d’accord sur ce point, sur le fait que nous avons une culture africaine, dont nous sommes fiers, et aussi des traditions, qui n’ont rien à voir avec la culture. On ne m’a encore jamais opposé de contre-argument.

 

5. Le Comité se bat aussi contre d’autres pratiques qui existent en Afrique. Pouvez-vous nous en parler, afin de mieux les faire connaître et de les combattre ?

En plus des MGF, il existe un fléau plus grave : c’est le mariage ‘précoce’. On est en train de chercher en ce moment une autre appellation car, au-delà des mariages précoces, ce sont des mariages d’enfant. Dans ce pays, des enfants sont mariés à l’âge de 7 ans, voire 6 ans, donc les mariages ‘précoces’ constituent la priorité numéro 1 du Comité Inter-Africain. On n’a même pas besoin de démontrer la nocivité des mariages précoces : c’est affreux, c’est grave, c’est une destruction de la jeune fille.

Il existe d’autres pratiques. Nous avons recensé, depuis 30 ans, 13 000 pratiques néfastes en Afrique. La particularité de ces pratiques traditionnelles néfastes, c’est qu’elles frappent, presque à 99%, les femmes et les enfants.

L’une de ces pratiques traditionnelles, ce sont les tabous nutritionnels, c’est-à-dire qu’on interdit aux femmes et aux enfants de manger de bons aliments. On interdit à la femme enceinte de manger des œufs en lui disant que, si elle en mange, son enfant sera sourd et muet car ‘l’œuf n’a pas de porte’, ou bien de manger du poisson, en lui disant que son nouveau-né ‘aura des écailles’, etc. Donc, puisqu’il n’y a pas beaucoup d’aliments riches, doux, on a ainsi trouvé des arguments pour éliminer la grande partie des personnes, la majorité composée des femmes et des enfants, et faire ainsi que la bonne nourriture aille seulement au petit groupe des hommes adultes, qui a donc toujours la meilleure sauce, la meilleure viande, le meilleur poisson (et aussi le mauvais cholestérol !).

Il existe une autre pratique traditionnelle, qui consiste dans l’exclusion sexuelle des femmes ménopausées. En Afrique de l’Ouest, une femme, si jeune soit-elle, si elle n’a plus ses règles, on lui interdit d’avoir des rapports sexuels, y compris avec son mari. On leur dit que si elles ont des relations sexuelles, leur ventre sera ballonné, etc. Or, c’est vers 45 ans que la femme perd ses menstruations, et c’est à partir de ce moment-là, de la ménopause, qu’elle a beaucoup plus besoin d’un homme, de s’épanouir, et c’est à ce moment qu’on lui interdit d’être avec son mari. C’est une pratique très grave. Si une femme, par exemple, commence à développer des saignements liés à un cancer du col de l’utérus,

après avoir été exclue sexuellement, au lieu de s’en inquiéter, elle se réjouira du retour des saignements et ne soignera pas la maladie.

Il y a aussi toute cette exclusion des vieilles femmes innocentes, qui n’ont plus de parents, qui sont accusées de sorcellerie et qui sont complètement exclues de la société. On les jette dehors, certaines sont brûlées vives. Ce sont des pratiques dont on ne parle pas beaucoup mais dont on devrait parler car elles sont dangereuses.

 

6. On sent beaucoup d’obscurantisme dans ce que vous rapportez. Est-ce que l’éducation ne serait pas la clé de la réussite dans le combat contre ces pratiques ?

Bien entendu ! La solution contre tout cela, c’est de lutter contre l’obscurantisme. Pour revenir aux MGF, les gens nous disaient : « dans les mutilations, il ne s’agit pas seulement de couper le clitoris : on amène la fille, on lui apprend la puériculture, les tâches ménagères, la couture, les médicaments, les feuilles à utiliser en cas de maladie, etc. Donc on ne peut pas rejeter tout cela. » Mais qui donc a dit qu’on allait rejeter tout cela ? Cela me parait ridicule. Nous sommes fiers de notre culture, je suis d’accord, mais apprendre la cuisine, la puériculture, la médecine : qui dit que cela ne peut se faire que dans une hutte ? Faisons-le dans une école ! Mettons les filles dans le cursus scolaire et universitaire. Il y a donc les « on-dit » et les solutions.

D’autres disent que les mutilations génitales se font « parce que le Coran le dit ». C’est faux ! Entre les parents et la vérité, il y a quelqu’un qui est encore plus obscurantiste qu’eux, qui leur dit que le Coran l’impose. Parce que les parents n’ont pas accès à la culture, ni au savoir, et ne peuvent ni lire ni écrire, ils sont obligés de subir. Mais si chaque élève pouvait prendre la Bible ou le Coran, et le lire, alors ils demanderaient « où cela se trouve-t-il, Monsieur ? »

 

7. A l’attention des décideurs africains qui viennent de se réunir au cours du 22e Sommet de l’Union africaine à Addis Abeba, quel est votre message ? Quelles sont les trois grandes priorités en Afrique en ce qui concerne les droits et le bien-être de l’enfant ?

Avant de vous répondre, j’aimerais préciser que je suis parmi les personnes les plus critiques des gouvernements africains, et j’ai raison car c’est à nous, Africains, de critiquer nos leaders. Mais il ne faut pas uniquement dénigrer, il faut aussi des critiques positives pour faire en sorte que les choses marchent. Avant de dire à nos dirigeants ce qu’ils doivent faire, je voudrais d’abord les remercier et les féliciter pour leur engagement dans le combat contre les MGF, car si on est arrivé aujourd’hui à ce niveau et à avoir une résolution des Nations unies, c’est grâce aux chefs d’Etat africains. Il faut le dire et les encourager sur ce point.

Quelles sont les trois grandes priorités sur le plan des droits humains ? D’abord, il faut trouver la stratégie pour chaque pays et pour notre continent pour accéder aux droits humains, et à tous les droits humains. Pourquoi ? Parce que tout est mélangé, tout est mis dans le même sac. Donc, si on veut avancer, il faut bien élaborer une stratégie qui nous permette de donner l’information, la vraie

information au moment opportun, et ne pas anticiper trop, ne pas faire de « suivisme », mais trouver la vraie stratégie pour accéder aux populations.

Ensuite, la deuxième priorité, c’est, avant même de parler des droits, de donner la possibilité à toute personne d’accéder à ses droits. Si on dit à un enfant qu’il a le droit de porter plainte, et que celui-ci se trouve confronté à un tribunal qui refuse de prendre la plainte d’une fille de 11 ans, alors pourquoi avoir ce droit ? Donc, il ne s’agit pas de se réunir en conférences et en sommets pour parler des droits de l’homme, de la femme, de l’enfant, il faut avant tout que ces droits soient accessibles.

Et enfin, droit à quoi ? Je mets tout cela dans une seule phrase : c’est le droit à une vie saine, et les populations africaines y ont droit. Cela englobe tout : le droit à l’éducation, le droit à la santé, le droit aux droits, etc. Pourquoi ? Pour vivre mieux, donc permettre à chaque individu de décider ce qui va constituer son ‘bien-être’, sans interférer avec le bien-être des autres. Concrètement, faisons d’abord en sorte que les enfants soient à l’abri de tous les conflits. N’en créons pas. Parce que ce qu’on est en train de voir en ce moment, avec les machettes, dans quel siècle est-on ? Il faut d’abord arrêter ‘ça’, avant de prendre des résolutions, et en tant qu’organisation, nous sommes engagés.

Je vais dire quelque chose de très important et j’espère que vous le répéterez : l’un des gros problèmes de la société civile, c’est de se braquer, de mettre les leaders, les gouvernements sur le ring, et de s’affronter comme des boxeurs. Ca ne marche pas comme cela, c’est notre grosse erreur. Nous avons le droit de réclamer tout, mais pas en créant un conflit avec les pays. Si nous voulons avancer, nous devons être exigeants vis-à-vis des dirigeants, des gouvernements, en les aidant à aller de l’avant, mais pas en créant des conflits. Je vous donne un exemple de cela : j’ai entendu aux informations ce matin que le Soudan a demandé à la Croix-Rouge de suspendre ses activités, car le pays et l’ONG sont en conflit. D’ici à ce que la Croix-Rouge reprenne ses activités, le temps de négocier, des dizaines d’enfants vont mourir. Donc il faut, non pas collaborer, mais créer une synergie afin de donner les droits et de protéger les populations.

 

8. Que pouvons-nous faire, en tant qu’homme et femme, membre de la famille, collègue, voisin, etc., que pouvons-nous faire lorsque nous sommes confrontés à un cas de MGF ou de pratique traditionnelle néfaste ?

Les MGF, les pratiques traditionnelles néfastes touchent en grande majorité les femmes et les enfants. Cette femme, cet enfant, se trouvent dans une communauté. La cellule de la communauté, c’est la famille. Donc au lieu d’aller à des séminaires ou de sortir manifester dans les rues, la première chose à faire, c’est de convaincre son propre cercle familial. Donner les informations, changez les mentalités, changez leurs comportements. Convainquez votre père, votre mère, vos grands-parents, vos frères et sœurs. Si vous sautez cette étape, la famille se braque. Et vous, qui êtes la personne qui amène la nouveauté, vous êtes considéré comme étranger à votre propre famille et rapidement rejeté. Il est bon de composer avec sa famille, de la convaincre, et il n’y a pas de règle absolue pour cela. Chacun connait son père, ses frères, et sait comment les convaincre. Il faut d’abord agir sur la cellule familiale, avant d’aller aux Nations unies.

 

9. Avez-vous quelque chose à ajouter ? Quelque chose que vous aimeriez dire ?

Je voudrais féliciter et remercier tous les acteurs, tous ceux qui se sont levés pour lutter contre ces pratiques, et ils sont nombreux : la société civile, des individus, des gouvernements, la communauté internationale et le système des Nations unies, et beaucoup d’autres acteurs. Je les remercie tous et je leur dis aussi que ce n’est pas fini, c’est loin d’être fini, mais on peut y arriver ! On sent que ça peut bouger, nous le savons, alors que nous pensions il y a 30 ans que rien n’allait changer. Aujourd’hui, avec les outils qu’on a, on peut combattre les MGF et les pratiques traditionnelles, y compris les mariages précoces. Et je remercie ACPF !

Dr Morissanda Kouyaté, merci de nous avoir accordé votre temps !

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